°Les risques et les avantages à court et long terme
Lomé, le 23 janvier 2026-(©AfreePress)- En décidant de remettre l’ancien président de la transition burkinabè, Paul-Henri Sandaogo Damiba, aux autorités judiciaires de Ouagadougou, le Togo n’a pas simplement exécuté une procédure judiciaire. Il a opéré un choix politique, diplomatique et géostratégique majeur, dans un environnement régional profondément fragmenté, marqué par la rivalité croissante entre blocs africains et influences extérieures.
Derrière l’apparente rigueur juridique de l’extradition, se cache en réalité un dilemme stratégique complexe, aux implications multiples pour Lomé.
Un Togo pris entre deux sphères antagonistes
Au moment où la demande d’extradition a été formulée, le Togo se trouvait à la croisée de deux univers politiques opposés.
D’un côté, les États membres de l’Alliance des États du Sahel (AES) – Burkina Faso, Mali et Niger – engagés dans une logique de souveraineté sécuritaire, de rupture avec plusieurs partenaires occidentaux et de redéfinition de leurs alliances. Refuser l’extradition de Damiba aurait été perçu, dans ces capitales, comme un acte de complicité et d’hostilité, voire une protection implicite d’un ancien dirigeant désormais accusé par son propre pays.
Une telle posture aurait fragilisé les relations de confiance que Lomé s’est employée à maintenir avec ces États, au moment même où le Togo cherche à jouer un rôle de partenaire commercial incontournable et de pont diplomatique entre le Golfe de Guinée et le Sahel.
De l’autre côté, se dresse la sphère opposée à l’AES, regroupant certains États de la CEDEAO, la France et plusieurs partenaires occidentaux, incarnée politiquement par des figures comme le président ivoirien Alassane Ouattara. Protéger ou maintenir Damiba sur le sol togolais aurait pu être interprété comme un alignement tacite avec cette sphère, au risque de détériorer gravement les rapports avec les régimes sahéliens, ainsi que leurs opinions publiques.
Le Togo était donc face à une alternative risquée. Celle de refuser l’extradition, au prix d’une rupture avec l’AES, de l’accepter, au risque de froisser certains partenaires occidentaux et régionaux.
Pourquoi l’extradition s’est imposée comme le “moindre mal”
En optant pour l’extradition, Lomé a visiblement choisi la voie du moindre mal stratégique.
Sur le plan juridique, le gouvernement togolais s’est soigneusement abrité derrière la légalité. Un avis favorable de la cour d’appel, le respect des conventions internationales, l’exigence de garanties sur les droits fondamentaux et l’absence de la peine de mort. Cette approche permet au Togo de présenter sa décision comme technique et judiciaire, plutôt que politique.
Sur le plan diplomatique, cette décision envoie un signal fort aux États de l’AES. Le Togo ne protège pas les figures contestées et les putschistes. Bien au contraire, il respecte la souveraineté judiciaire de ses voisins. Dans un contexte sahélien hypersensible, ce message est crucial pour préserver la coopération sécuritaire, notamment face à la menace terroriste transfrontalière.
Sur le plan géostratégique, Lomé évite ainsi de devenir un territoire refuge pour anciens dirigeants renversés, un statut potentiellement dangereux qui aurait pu exposer le pays à des pressions régionales, voire à des tensions sécuritaires indirectes.
Ce que le Togo gagne
La décision d’extrader Damiba procure au Togo plusieurs avantages notables notamment en termes de crédibilité juridique et institutionnelle.
En effet, Lomé renforce son image d’État respectueux du droit international et des mécanismes judiciaires, un atout important dans ses relations multilatérales. Lomé consolide également ses relations avec les Etats de l’AES, lui qui aspire à rejoindre cet espace à court ou long terme.
En satisfaisant la demande burkinabè, le Togo préserve des relations stratégiques avec un espace sahélien devenu central dans les équilibres sécuritaires régionaux. Lomé se positionne également comme acteur pragmatique, avec une posture de diplomatie réaliste, capable de naviguer dans un monde multipolaire sans alignement idéologique rigide.
Garder Damiba sur le territoire togolais aurait pu faire du pays un point de crispation politique et sécuritaire.
Mais à quel prix ? Les risques assumés
Cette décision n’est toutefois pas sans risques. Tensions avec certains partenaires occidentaux ou régionaux, pour qui l’extradition de Damiba pourrait être interprétée comme un rapprochement excessif avec l’AES et la violation de l’engagement de protection accordée au fugitif burkinabè. Et si le procès de Damiba devait être perçu comme inéquitable ou instrumentalisé, le Togo se verrait exposé aux yeux du monde entier au regard des arguments présentés pour défendre la décision de renvoi de Paul-Henry Damiba au bercail.
Il y a aussi le risque de perte de marge de manœuvre diplomatique, en donnant l’image d’un Togo contraint de choisir un camp dans un contexte de polarisation croissante.
À long terme, le principal risque réside dans l’évolution imprévisible des alliances. Dans un monde en recomposition accélérée, les équilibres d’aujourd’hui peuvent devenir les vulnérabilités de demain.
Conclusion : un choix contraint dans un monde instable
En extradant Paul-Henri Sandaogo Damiba, le Togo n’a pas choisi la facilité, mais la stabilité relative. Face à un dilemme géopolitique aux conséquences potentiellement lourdes, Lomé a privilégié la préservation de ses relations régionales immédiates, la sécurité et la légalité, au détriment d’une neutralité devenue difficilement tenable.
Ce choix illustre une réalité désormais incontournable. Dans un monde africain en pleine mutation, ne pas choisir est parfois plus coûteux que choisir. Le Togo a tranché, en pariant sur le pragmatisme et la continuité diplomatique. Reste à savoir si, dans la durée, ce pari s’avérera payant dans un Sahel où les lignes bougent plus vite que les certitudes.
BLEWOUSSI R.









