Lomé, le 12 août 2026-(©AfreePress)-Il fut un temps où, lorsque la République vacillait, le pays savait vers qui se tourner.
Lorsque les positions politiques devenaient irréconciliables, que les manifestations se multipliaient ou que le dialogue semblait rompu, quelques personnalités s’imposaient naturellement. Elles n’avaient pas toujours de pouvoir institutionnel. Elles ne détenaient pas nécessairement un mandat électif. Mais elles possédaient un capital autrement plus précieux. Celui d’une autorité morale reconnue par presque tous.
Leur simple parole suffisait parfois à suspendre les invectives. Leur présence autour d’une table de négociation redonnait confiance. Leur neutralité inspirait le respect jusque dans les camps les plus antagonistes.
Aujourd’hui, une question s’impose avec gravité. Le Togo dispose-t-il encore de telles figures ?
L’histoire politique récente du Togo est jalonnée de personnalités qui ont accepté d’endosser le rôle difficile de médiateur.
L’ancien archevêque de Lomé, Mgr Philippe Fanoko Kpodzro, tout comme Mgr Robert-Casimir Dosseh-Anyron, ont, à différentes périodes, tenté de rapprocher des positions parfois inconciliables.
Le regretté Mgr Yves Barrigah-Benissan, ancien évêque d’Atakpamé puis archevêque de Lomé, incarnait également cette voix mesurée, capable de parler sans outrance et d’appeler chacun à la responsabilité.
Sur le terrain politique, Yawovi Agboyibo, surnommé avec raison le « Bélier noir », était devenu bien plus qu’un opposant. Son expérience, sa connaissance des institutions et son sens du compromis faisaient de lui un interlocuteur écouté bien au-delà de son camp.
Quant à Edem Kodjo, ancien Premier ministre, ancien secrétaire général de l’Organisation de l’unité africaine et diplomate chevronné, il appartenait à cette catégorie rare d’hommes d’État capables de dialoguer avec toutes les sensibilités sans perdre leur crédibilité.
Ces hommes avaient des convictions. Mais ils savaient que l’intérêt supérieur de la nation devait parfois primer sur les intérêts partisans.
Ils acceptaient de « prendre leur bâton de pèlerin », de rencontrer les protagonistes, de multiplier les consultations discrètes et de rechercher des compromis là où d’autres ne voyaient que des lignes rouges.
Être une autorité morale ne résulte ni d’une nomination ni d’un décret. Elle se construit au fil d’une vie faite de cohérence, d’intégrité, de renoncements et de constance.
Une véritable figure morale inspire confiance parce qu’elle apparaît indépendante des intérêts immédiats. Elle peut critiquer le pouvoir sans être soupçonnée d’ambition personnelle. Elle peut interpeller l’opposition sans être accusée d’allégeance.
Elle est écoutée précisément parce qu’elle ne parle pas pour elle-même. Or, cette catégorie de personnalités semble aujourd’hui se raréfier.
Le phénomène n’est pas une fatalité. Au Ghana, les conseils des anciens chefs traditionnels, l’influence des grandes autorités religieuses ou encore l’action d’anciens chefs d’État continuent de peser dans les moments sensibles. Des personnalités comme John Agyekum Kufuor ou Nana Akufo-Addo ont, à différentes étapes de leur parcours, joué un rôle d’apaisement au-delà des clivages partisans.
Au Bénin, Nicéphore Dieudonné Soglo demeure, malgré les divergences politiques, une personnalité dont la parole continue d’être écoutée. Des responsables religieux et des dignitaires traditionnels participent également régulièrement aux efforts de médiation.
Au Burkina Faso, malgré les crises successives, les autorités coutumières et religieuses, notamment le Mogho Naaba, ont souvent servi d’intermédiaires entre les différents acteurs nationaux.
Au Sénégal, les grandes confréries religieuses ont longtemps constitué des facteurs de stabilisation en appelant régulièrement au dialogue et à la retenue.
Dans ces pays, la République dispose encore de « soupapes » capables d’empêcher que les tensions ne dégénèrent.
Au Togo, depuis la disparition de plusieurs grandes figures nationales, un vide semble progressivement s’installer. Qui possède aujourd’hui une légitimité suffisante pour convoquer autour d’une même table les protagonistes des crises nationales ?
Qui pourrait être écouté simultanément par le pouvoir, l’opposition, la société civile, les syndicats, les jeunes et les forces de sécurité ? Qui pourrait appeler au calme sans être immédiatement catalogué comme partisan ?
La question mérite d’être posée sans passion.
Car lorsqu’une société ne dispose plus de personnalités capables de jouer ce rôle de tampon, chaque désaccord risque de devenir un affrontement. Une société de plus en plus fragmentée. Le contexte actuel renforce cette inquiétude.
Les réseaux sociaux accélèrent la circulation des rumeurs. Les algorithmes favorisent les discours les plus radicaux. Les compromis sont parfois présentés comme des trahisons. La nuance est assimilée à de la faiblesse. La modération devient suspecte. Cette évolution est préoccupante.
Une démocratie ne peut survivre durablement si chaque camp refuse d’écouter l’autre. Les institutions sont indispensables, mais elles ne suffisent pas toujours. Entre les textes et la rue, il existe un espace que seules des personnalités crédibles peuvent parfois occuper.
L’histoire montre qu’une crise politique ne devient dangereuse que lorsqu’il n’existe plus personne pour maintenir le dialogue. Lorsque les canaux de communication disparaissent, les incompréhensions s’accumulent.
Lorsque les médiateurs s’effacent, les extrêmes gagnent du terrain. Lorsque les sages se taisent, les plus bruyants occupent l’espace public.
Dans une telle configuration, une simple polémique peut devenir une crise nationale. Une déclaration maladroite peut provoquer une escalade. Une manifestation mal encadrée peut rapidement dégénérer. L’absence de personnalités de consensus augmente mécaniquement le coût politique de chaque tension.
Faut-il inventer une nouvelle génération de médiateurs ? Peut-être est-il temps de changer d’approche. Au lieu d’attendre l’émergence d’un « homme providentiel », le Togo pourrait réfléchir à une architecture permanente de médiation nationale.
Pourquoi ne pas créer un Conseil national des sages, composé d’anciens magistrats, d’universitaires respectés, de leaders religieux des différentes confessions, de chefs traditionnels, d’anciens diplomates, d’anciens hauts fonctionnaires et de représentants de la jeunesse ?
Les universités pourraient également jouer un rôle plus important dans l’animation du débat public en produisant des analyses indépendantes et en organisant des espaces de dialogue.
Les médias, enfin, gagneraient à privilégier les débats contradictoires de qualité plutôt que les confrontations spectaculaires qui alimentent la polarisation.
Le défi dépasse les seules personnalités. Il concerne aussi la culture politique.
Une démocratie mature n’exige pas l’unanimité ; elle exige la capacité à gérer les désaccords sans basculer dans la haine ethnique, tribale et politique.
Le véritable courage politique ne consiste pas seulement à défendre ses convictions, mais aussi à reconnaître une part de vérité chez son contradicteur. Réhabiliter l’écoute, le respect de la parole adverse et le compromis n’est pas un signe de faiblesse. C’est la condition même de la stabilité.
Le Togo a besoin de nouvelles consciences, non pour remplacer les institutions, mais pour les compléter. Les médiateurs ne gouvernent pas ; ils empêchent que les fractures ne deviennent irréversibles.
Les grandes figures du passé ont démontré qu’une parole juste, indépendante et désintéressée pouvait désamorcer des crises que les rapports de force rendaient insolubles.
Aujourd’hui, alors que le débat politique se crispe, que les discours de haine prolifèrent sur les réseaux sociaux et que l’intolérance gagne du terrain, l’absence d’autorités morales incontestées constitue une vulnérabilité nationale.
La véritable urgence n’est donc pas seulement de rechercher les sages d’aujourd’hui. Elle est de créer les conditions qui permettront à une nouvelle génération de femmes et d’hommes d’acquérir, par leur intégrité, leur indépendance et leur sens de l’intérêt général, cette autorité morale dont toute nation a besoin pour traverser les tempêtes sans sombrer.
Olivier Adja
Source : Hara Kiri numéro 249 du 6 août 2026










