Par Olivier Adja
« Le danger, c’est que nos petits pays se désintègrent en unités encore plus petites, peut-être fondées sur le tribalisme. » Julius K. Nyerere
Il faut avoir le courage de le dire : le tribalisme gagne du terrain dans le langage public togolais. Pas nécessairement sous la forme spectaculaire d’affrontements de rue, mais dans les mots, les insinuations, les publications sur les réseaux sociaux et les commentaires qui, chaque jour, banalisent l’idée selon laquelle un Togolais serait d’abord son ethnie ou sa région avant d’être un citoyen.
Une phrase revient avec une inquiétante désinvolture : « Les gens du Nord sont comme ceci… », « les gens du Sud sont comme cela… ». On essentialise, on caricature, on accuse en bloc. On attribue à des millions de personnes des qualités ou des défauts supposés communs.
C’est là que commence le danger. Car le tribalisme ne naît pas forcément dans le sang. Il naît d’abord dans le langage.
Critiquer un homme n’autorise pas à condamner une communauté. Il faut remettre de l’ordre dans le débat.
Un responsable politique peut être critiqué pour ses actes, ses choix ou son bilan. Un gouvernement peut être contesté. Un parti peut être combattu. Une institution peut être dénoncée.
Mais aucune divergence politique ne justifie de transformer une région entière en coupable collectif. Le Nord n’est pas un homme politique. Le Sud n’est pas un parti politique. Une ethnie n’est pas un programme électoral.
Un Togolais ne devient ni meilleur ni pire parce qu’il est né à Dapaong, Kara, Sokodé, Atakpamé, Tabligbo, Kpalimé, Tsévié, Aného ou Lomé.
Les réseaux sociaux ont malheureusement offert une caisse de résonance à cette parole décomplexée.
Des alertes officielles et celles de la société civile ont déjà fait état de contenus haineux, injurieux ou incitant à la violence dans l’espace numérique togolais.
Le problème n’est donc plus de savoir si le phénomène existe. La vraie question est de savoir jusqu’où nous sommes prêts à le laisser aller.
Une société commence à se fissurer lorsque l’origine d’un individu devient plus importante que sa compétence, son intégrité ou ses actes. Le tribalisme menace alors tout. La politique, l’administration, l’économie, l’école, l’armée, les médias et jusqu’aux relations familiales.
Il transforme une nomination en soupçon ethnique, une élection en compétition communautaire, un désaccord politique en affrontement régional. Plus grave encore, il crée une mécanique infernale. La peur produit la méfiance, la méfiance produit le repli, le repli produit l’exclusion et l’exclusion nourrit la haine.
L’histoire africaine devrait pourtant nous vacciner contre cette dangereuse dérive. Le Rwanda de 1994 demeure l’exemple le plus tragique de ce que peut produire la radicalisation identitaire. Les tensions entre Hutu et Tutsi, progressivement instrumentalisées et exacerbées, ont débouché sur un génocide qui a fait environ 800 000 morts selon les estimations généralement retenues par les Nations unies.
Le Burundi, le Soudan et d’autres pays africains ont également connu des crises où les appartenances communautaires ont été instrumentalisées à des fins politiques.
Le Togo n’est évidemment pas le Rwanda. Mais l’histoire n’est pas seulement faite pour comparer les situations. Elle sert aussi à reconnaître les mécanismes dangereux avant qu’ils ne deviennent irréversibles.
Il faut revenir à l’essentiel. Qu’est-ce qu’une nation ?
Une nation n’est pas seulement un territoire, un drapeau ou un hymne. C’est une communauté de destin, des citoyens différents par leurs origines, leurs cultures, leurs langues et leurs histoires, mais décidés à construire ensemble un avenir commun. C’est précisément ce que les Togolais doivent défendre.
Le Togolais du Nord doit savoir que l’avenir du Sud, de l’Est ou de l’Ouest est aussi son avenir. Celui du Sud doit comprendre que les difficultés du Nord, de l’Est ou de l’Ouest le concernent également.
Nous pouvons être Kabyè, Éwé, Tem, Moba, Bassar, Guin, Ifè, Akposso, Ouatchi, Lamba, Gourma ou appartenir à toute autre communauté sans que cette identité devienne une frontière intérieure. Nos différences peuvent être des racines. Elles ne doivent jamais devenir des barricades.
Aimer sa région n’est pas du tribalisme. Être fier de sa culture n’est pas du tribalisme. Parler sa langue maternelle n’est pas du tribalisme.
Le tribalisme commence lorsque l’on transforme son identité en supériorité et celle de l’autre en infériorité.
Il existe cependant un piège supplémentaire. C’est celui qui consiste à répondre à la haine par une autre haine. « Puisqu’ils nous insultent, nous allons les insulter ». C’est ainsi que naît la spirale.
Une société ne se répare pas en échangeant ses préjugés comme des coups de poing. Il faut donc refuser le tribalisme de riposte autant que le tribalisme initial.
Les réseaux sociaux exigent, à cet égard, une nouvelle responsabilité citoyenne. Avant de partager une vidéo, une photo, un audio ou un commentaire visant une communauté, chacun devrait se poser une question simple. « Est-ce que ce que je publie rapproche les Togolais ou les oppose ? »
Le Togo n’a pas besoin de citoyens qui se tolèrent parce que la loi les y oblige. Il a besoin de citoyens qui comprennent que leur destin est lié. La réussite d’un jeune de Dapaong ne menace pas celui de Lomé.
L’entrepreneur de Kara ne vole rien à celui d’Atakpamé. La réussite d’une communauté ne diminue pas celle d’une autre. Le progrès d’une partie du Togo doit devenir le progrès de tout le Togo.
Il est donc temps de sortir du dangereux « nous contre eux ». Nous ne sommes pas des tribus qui auraient accidentellement partagé un territoire. Nous sommes des citoyens d’une même République. Le Nord n’est pas l’ennemi du Sud. Le Sud n’est pas l’ennemi du Nord.
La nation ne demande pas aux Togolais d’oublier leurs différences. Elle leur demande quelque chose de plus exigeant : de faire de ces différences une richesse et non une arme.
Car le jour où un Togolais commencera à considérer son compatriote comme un étranger parce qu’il est né dans une autre région, ce ne sera pas seulement le vivre-ensemble qui sera en danger. Ce sera l’idée même de la nation togolaise.
Source : Hara Kiri Numéro 242 du vendredi 21 août 2026










