Lomé, le 20 octobre 2026-(©AfreePress)- Doublement sélectionné pour deux rendez-vous artistiques majeurs en Côte d’Ivoire, prévus du 2 au 20 décembre 2026, l’artiste plasticien, peintre et scénographe togolais, Kodjo Eyram Kinglo entend faire rayonner son univers créatif au-delà des frontières nationales. Au cœur de sa démarche, « Ego, la poche », un concept symbolique qui interroge l’humain, son vécu et son rapport au monde. Dans cet entretien accordé à AFREPRESS, il revient sur son parcours, ses sources d’inspiration, sa polyvalence artistique et les défis structurels qui freinent l’essor des arts plastiques au Togo. Entre fierté d’une reconnaissance internationale et plaidoyer pour un meilleur accompagnement des créateurs, l’artiste livre sa vision d’un secteur culturel en quête de structuration.

AFREPRESS : Qui est Kodjo Eyram Kinglo ?
Kodjo Eyram Kinglo : À l’état civil, je suis Eyram Kodjo Kinglo. Je suis artiste plasticien et scénographe de nationalité togolaise.
AFREPRESS : Toutes nos félicitations pour cette double sélection à Abidjan. Que représentent ces distinctions pour vous ?
Kodjo Eyram Kinglo : C’est une grande fierté pour moi. Je suis heureux, car ces sélections constituent une forme de reconnaissance du travail accompli et du parcours que je construis depuis plusieurs années. Être retenu pour deux événements artistiques majeurs est une véritable joie et un encouragement à poursuivre mes recherches et mon travail de création.
AFREPRESS : Vous avez été sélectionné pour deux événements. Pouvez-vous nous présenter ces manifestations et les projets artistiques concernés ?
Kodjo Eyram Kinglo : J’ai été sélectionné à la suite de deux appels à candidatures lancés à Abidjan, pour des festivals reconnus dans la promotion des arts visuels.
Le premier est le festival « L’Art dans la rue », organisé et promu par notre aîné Mamadou Ballo. Il se déroulera dans la commune de Treichville. C’est un événement qui investit l’espace public, notamment les rues, pour accueillir les expositions et rapprocher l’art des populations.
Le second est la Biennale internationale des Arts d’Abidjan, portée par Augustin Kassi, considéré comme l’un des précurseurs du mouvement de l’art naïf en Côte d’Ivoire. L’événement s’est tenu l’année dernière à l’Institut français d’Abidjan. Être sélectionné pour ces deux manifestations est une véritable fierté. Cela me permet de découvrir davantage la scène artistique ivoirienne et son écosystème.
AFREPRESS : Quelles œuvres avez-vous soumises aux comités de sélection ?
Kodjo Eyram Kinglo : J’ai présenté des œuvres récentes regroupées sous le titre « Rayonnement ». Elles abordent notre vécu quotidien, les difficultés de la vie, notre manière de nous mettre en valeur dans la société et le soin que nous accordons à notre apparence. Elles évoquent également les réalités contemporaines et les différentes situations auxquelles nous sommes confrontés.

J’ai soumis trois œuvres dans le cadre de chacun des deux appels à candidatures. Pour le festival « L’Art dans la rue », j’ai proposé deux petits formats et un grand format. Cette dernière œuvre avait récemment été présentée à Abidjan, lors de la Foire internationale des jeunes artistes plasticiens, organisée au Palais de la Culture.
Pour la Biennale internationale des Arts d’Abidjan, j’ai également présenté trois œuvres : un grand format et deux formats intermédiaires.
AFREPRESS : Selon vous, qu’est-ce qui a retenu l’attention des organisateurs et favorisé votre sélection ?
Kodjo Eyram Kinglo : Je pense que c’est la particularité de mon travail et l’originalité de ma démarche artistique. Celle-ci est avant tout centrée sur l’humain. Elle se situe à la rencontre du conceptuel et du symbolique.
Certains me connaissent davantage à travers le concept « Ego, la poche », qui constitue le fondement de ma démarche. Je m’intéresse à la poche comme symbole, mais aussi comme prolongement de ce que nous sommes. À travers mes œuvres, j’explore son histoire, ses différentes formes et ses usages, tout en interrogeant sa signification philosophique et symbolique dans notre quotidien. Au-delà de sa fonction utilitaire, que représente réellement la poche pour nous ? Quelle dimension porte-t-elle ?
Sur le plan technique, mon travail se situe à la frontière entre une approche académique et une expression plus intuitive, voire brute. J’utilise notamment des techniques qui sollicitent des aptitudes en couture. Je récupère des tissus en jean délaissés et les assemble pour donner naissance à mes œuvres. Cette démarche me permet de conjuguer recherche artistique, matière et symbolique.
AFREPRESS : Cette double sélection marque-t-elle l’aboutissement d’un long parcours ou le début d’une nouvelle étape dans votre carrière ?
Kodjo Eyram Kinglo : Pour moi, elle vient couronner un long parcours. C’est une petite victoire, une reconnaissance qui confirme le travail que j’accomplis au quotidien. Elle représente à la fois une source de satisfaction et un nouveau départ. C’est une grande joie, mais aussi une motivation supplémentaire pour aller plus loin.
AFREPRESS : Comment êtes-vous venu à l’art, notamment à la peinture et à la scénographie ?
Kodjo Eyram Kinglo : Je suis arrivé à l’art grâce à ma petite expérience en marketing (rires).
J’étais en classe de seconde au lycée lorsqu’un aîné de mon quartier, qui était à la fois artiste et artisan, m’a fait découvrir cet univers. Il réalisait des pièces uniques à partir de perles artisanales. À l’époque, j’étais en série G2, en comptabilité, et j’avais déjà acquis quelques notions de marketing.

Je lui ai alors proposé de l’aider à commercialiser ses créations. Je lui ai dit, en substance : « Joe, tu as des produits à vendre, mais tu les gardes à la maison. Est-ce que je peux les proposer sur le marché scolaire ? » Il a accepté. J’ai apporté certains de ses accessoires à l’école, je les ai vendus et l’expérience a été concluante. J’y ai pris goût, j’ai appris à ses côtés et j’ai commencé à peindre. C’est ainsi que tout a commencé.
Par la suite, j’ai bénéficié du mentorat de ma cousine, feu Mme Alihossi Alofan, qui m’a accompagné et parrainé. Mon parrain actuel, M. Akpossogna, m’a également apporté son soutien.
J’ai ensuite participé à des ateliers de renforcement des capacités organisés par le ministère de la Culture au Togo, ainsi qu’à diverses formations au Togo et à l’étranger, notamment au Bénin, au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire et en France.
Je me suis donc formé sur le terrain. Je n’ai pas fréquenté une école des beaux-arts, mais j’ai participé à de nombreux ateliers. Ma curiosité, mon désir d’apprendre, de maîtriser les techniques et de dépasser mes limites m’ont beaucoup aidé. Le reste s’est construit progressivement.
Je me suis également intéressé à la danse, à la percussion et au spectacle vivant. Une expérience à Lyon m’a donné une nouvelle manière d’appréhender l’art. Comme j’avais déjà des bases en arts plastiques, la scénographie m’a immédiatement intéressé. Je rends hommage à mon maître en scénographie, M. Gbenakpon Todego, qui m’a aidé à comprendre que cet univers correspondait à mes compétences et à ma sensibilité.
J’ai rapidement établi un rapprochement entre la scénographie et l’art de l’installation. Les deux disciplines sont proches, mais la scénographie de spectacle exige de prendre en compte plusieurs paramètres : la mise en scène, les mouvements des corps, l’espace et la manière dont l’installation évolue en interaction avec les artistes.
C’est ainsi que je me suis lancé, grâce aux conseils de mes aînés. Je suis aujourd’hui là où je suis, tout en sachant qu’on ne finit jamais d’apprendre. L’humilité reste, pour moi, une attitude essentielle.
AFREPRESS : Comment définiriez-vous votre identité artistique et les messages que vous souhaitez transmettre à travers vos œuvres ?
Kodjo Eyram Kinglo : De manière générale, je dirais que je suis un artiste qui passe son temps à remplir sa poche d’informations, encore et encore, afin de pouvoir, au moment opportun, l’offrir à ceux qui souhaitent en découvrir le contenu.
Toutes mes recherches s’articulent autour de la poche. Au-delà des œuvres que je propose, je m’inspire de mon environnement immédiat. J’essaie de traduire un idéal que je perçois, parfois dans mon subconscient, mais que je ne retrouve pas nécessairement dans le monde dans lequel nous vivons.
À travers mon art, je propose ce que j’aurais aimé voir et ce que j’aurais voulu ressentir.
AFREPRESS : Quelles sont vos principales sources d’inspiration ? Sont-elles liées à la société togolaise, aux traditions africaines, à l’histoire ou aux réalités contemporaines ?
Kodjo Eyram Kinglo : Mes sources d’inspiration sont diverses. Je m’intéresse d’abord aux événements sociaux, aux scènes de vie, aux situations et aux histoires du quotidien. J’observe ce qui se passe autour de moi, dans la société, mais je puise également dans cet idéal que je perçois ou que je n’arrive pas toujours à saisir consciemment.
L’essentiel de mon travail repose sur l’humain et sur la symbolique du contenant, qui constitue le point de départ de ma démarche. Quant au contenu, je me donne la liberté d’imaginer, d’explorer et de proposer ce qui pourrait se trouver dans cette poche, ou même ce qui pourrait ne pas s’y trouver.
AFREPRESS : Quelle œuvre vous représente le mieux aujourd’hui, et pourquoi ?
Kodjo Eyram Kinglo : C’est un peu comme pour un bon père de famille : j’aime toutes mes œuvres. Celles de mes débuts étaient peut-être moins abouties, mais elles possèdent une présence particulière. Elles représentent une partie de moi que j’ai transposée dans la matière.
Aujourd’hui, je peux apprécier davantage les œuvres que je réalise, car mon expérience a évolué. Mais je les aime toutes, chacune à sa manière, parce qu’elles portent une part de mon histoire et de mon parcours.
AFREPRESS : Vous êtes à la fois artiste plasticien, peintre et scénographe. Comment ces différentes disciplines se complètent-elles dans votre travail ?
Kodjo Eyram Kinglo : Pour moi, tout est une question de dimension et de support. Il arrive que certaines histoires ne puissent pas être racontées de manière satisfaisante sur un support plat. En tant qu’artiste, je peux estimer que la toile est inadaptée ou insuffisante pour traduire une idée. C’est alors que je me tourne vers la scénographie.
Il faut également préciser que la scénographie répond souvent à une commande. Au théâtre, par exemple, il faut respecter le texte mis en scène, tout en tenant compte de l’univers créatif du metteur en scène. On doit proposer un espace qui serve le propos de la pièce.
La démarche est similaire dans la danse, la chorégraphie ou la musique : il s’agit de donner une forme visible à une idée. Le processus de création reste proche, même si les supports et les contraintes diffèrent.
Une pièce de théâtre peut m’inspirer une peinture, tout comme une peinture peut nourrir une proposition scénographique. Je passe ainsi d’une discipline à l’autre, selon ce que mon inspiration me révèle et les possibilités créatives qui se présentent à moi.

AFREPRESS : Cette polyvalence constitue-t-elle un avantage lors des grandes manifestations artistiques internationales ?
Kodjo Eyram Kinglo : Bien sûr. En scénographie, j’ai eu la chance d’acquérir de l’expérience dans la conception d’expositions et de spectacles. C’est toujours un atout.
Lors d’une récente manifestation consacrée aux arts visuels à laquelle j’ai participé, par exemple, il n’y avait pas de scénographe d’exposition. Un commissaire était présent, mais les artistes ont eux-mêmes procédé à l’accrochage de leurs œuvres.
Grâce à ma petite expérience dans ce domaine, j’ai pu mieux comprendre les enjeux liés à la présentation des créations. C’est donc un avantage de disposer de compétences complémentaires et de connaître plusieurs aspects du métier artistique.
AFREPRESS : En votre qualité de secrétaire général du CERCUL, comment appréciez-vous les conditions actuelles de développement des arts plastiques au Togo ?
Kodjo Eyram Kinglo : En tant que jeune artiste et secrétaire général du CERCUL, je constate que le Togo a connu de belles périodes dans son histoire artistique. Nos aînés nous ont raconté les grandes heures de figures comme Jimmy Hope et feu Paul Ahyi, ainsi que l’émergence de l’École de Lomé.
Nous appartenons aujourd’hui à une jeune génération qui travaille avec détermination pour s’affirmer et faire progresser l’art togolais. Toutefois, la situation reste compliquée.
Lorsqu’un artiste quitte son pays pour évoluer dans un environnement artistique étranger, il découvre d’autres réalités et comprend tout ce qu’il lui reste à apprendre. En matière de talent et de diversité artistique, le Togo dispose de ressources importantes. Mais les infrastructures font défaut, et les mécanismes d’accompagnement du secteur ne sont pas suffisamment structurés.
Le fonds destiné aux arts et à la culture, porté par le ministère en charge de ce secteur, n’aurait notamment pas été déployé depuis trois ans, selon mon constat. Cette situation fragilise les acteurs et rend l’exercice de notre métier particulièrement difficile. Il est compliqué de travailler avec toute l’énergie et l’ambition nécessaires lorsque les conditions ne sont pas réunies.
AFREPRESS : Quelles sont les principales difficultés auxquelles les jeunes artistes togolais sont confrontés ?
Kodjo Eyram Kinglo : Les difficultés sont nombreuses. Nous sommes confrontés au manque de structuration du secteur artistique, à l’insuffisance de formations spécialisées et à l’absence d’un véritable écosystème éducatif consacré aux arts. Nous ne disposons pas d’écoles des beaux-arts suffisamment structurées pour répondre aux besoins des créateurs.
À cela s’ajoutent le manque de financement, l’insuffisance de dispositifs de professionnalisation, l’absence d’incubateurs spécialisés et la faiblesse du marché de l’art. Les espaces de diffusion sont également trop peu nombreux.
Prenons l’exemple d’Abidjan, où l’on compte plus d’une quinzaine de galeries dans la capitale économique ivoirienne, alors qu’à Lomé, il reste difficile d’accéder à des espaces d’exposition comparables.
Il y a donc encore beaucoup à faire. Malgré tout, je reste confiant, car chaque évolution commence quelque part. Lorsque la volonté est présente, il est possible de faire bouger les lignes.
AFREPRESS : Le Togo dispose-t-il de mécanismes suffisants pour accompagner ses artistes vers les grandes scènes internationales ?
Kodjo Eyram Kinglo : Le Togo dispose de certains mécanismes, mais ceux-ci ne sont pas encore suffisamment déployés. Sur le terrain, nous ne ressentons pas pleinement leur efficacité.
La question de la mobilité des artistes est particulièrement importante. Lorsqu’un créateur souhaite quitter le pays pour présenter son travail à l’étranger, il rencontre souvent des difficultés, notamment en matière de visas. Les conditions diplomatiques et les possibilités de circulation ne sont pas toujours équitables.
Même dans la sous-région, malgré les efforts engagés, des difficultés persistent au niveau des frontières.
Tout est aussi une question de volonté et d’engagement. Si le Togo décide de mobiliser les moyens nécessaires pour favoriser l’exportation de son art, les résultats peuvent être significatifs. Même des moyens modestes peuvent produire de grands effets lorsqu’ils sont bien utilisés.
Les artistes togolais ont soif de représenter leur pays et de porter leur création au-delà des frontières. Malheureusement, les conditions nécessaires ne sont pas toujours réunies pour leur permettre de concrétiser cette ambition.
AFREPRESS : Comment le CERCUL peut-il contribuer à structurer le secteur culturel et à donner davantage de visibilité aux créateurs togolais ?
Kodjo Eyram Kinglo : Je tiens d’abord à préciser que la structuration de l’ensemble du secteur culturel ne relève pas directement de la mission du CERCUL. Notre organisation est avant tout une plateforme d’accompagnement et un incubateur de talents.

Le CERCUL, ou Cercle de réflexion contemporaine des artistes, est une association qui rassemble des créateurs désireux de s’exprimer à travers les arts visuels, notamment la peinture, la sculpture, la céramique et les disciplines connexes.
Notre mission consiste principalement à former les artistes et à créer un cadre propice à la réflexion et à l’évolution de leurs pratiques. Nous l’avons démontré à plusieurs reprises à travers les événements que nous organisons sur fonds propres, parfois avec le soutien de partenaires, notamment le Bureau togolais du droit d’auteur (BUTODRA), ainsi que de partenaires techniques et financiers.
Nous organisons également des résidences artistiques qui permettent aux créateurs d’affiner leurs techniques, de confronter leurs idées, d’échanger sur leurs démarches et de présenter leurs œuvres au public. Ces initiatives offrent aussi l’occasion de mieux faire connaître les processus de création.
Il faut que chaque acteur assume sa responsabilité. Les associations ont leurs missions, tout comme les fédérations et le ministère de tutelle. À chaque niveau correspondent des responsabilités et des actions spécifiques.
Pour sa part, le CERCUL entend aider les artistes à redécouvrir leur travail, à approfondir leur réflexion et à explorer les moyens de faire connaître leurs créations au-delà des frontières, notamment grâce aux outils numériques.
AFREPRESS : Merci.
Kodjo Eyram Kinglo : Merci à vous.
Interview réalisée par René BLEWOUSSI — AFREPRESS











